Michel Desjoyeaux hisse la R&D sur les mers du monde

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Michel Desjoyeaux hisse la R&D sur les mers du monde

 

Le marin français le plus titré de la planète solitaire ne court plus autour du monde mais suscite toujours l'admiration de tous les skippers. Surnommé le Professeur, pour son côté perfectionniste et pédagogue, Mich’ Desj -son autre surnom plus affectueux- est aussi un breton attaché aux valeurs simples, à l'indépendance d'esprit. Au bout du monde, à Port-la-Forêt, il pilote une écurie de course au large et un bureau d'études. Son regard vif traduit son caractère déterminé et aussi l'âme espiègle de son enfance dans la Vallée des fous.

 

 

Comment devient-on le meilleur marin français en solitaire ?

Cela commence tout petit... Je suis dans les bateaux jusqu'aux oreilles depuis que je suis né quasiment. Mes parents se sont installés ici, sur le terrain de Kerleven à la Forêt-Fouesnant, ils ont ouvert le premier hangar à bateaux en 1956, les débuts du chantier naval familial. J'étais le dernier d'une famille de sept enfants, on me laissait tranquille. Je n'ai pas eu d'apprentissage spécifique de la mer mais j'ai profité d'un terrain de jeu magnifique, entre le chantier et l'archipel des Glénans. L’été, je faisais le mousse sur les bateaux des clients de mes parents.

Etudiant, je n'étais pas un gros travailleur, je me suis contenté d'un bac D et d'un IUT de mesure. Mais ce cursus m'a permis de courir l'Edhec et de faire un tour de l'Europe avec Philippe Jeantot (créateur du Vendée Globe). J'ai été happé par le large très vite.

La rencontre d'Eric Tabarly a-t-elle influé sur votre appétit de la course ? Quel moment fort avez-vous vécu avec lui ?

J'ai embarqué avec Eric comme équipier sur Côte d’or pour un tour du monde en 1985-1986, j'avais 20 ans. A l'époque le milieu était simple, ça se passait par cooptation. Eric transmettait peu. A bord avec lui, il fallait faire surtout et faire bien. Aller à la manoeuvre, ne pas attendre.

J'avais déjà navigué avec lui avant sur Penduick VI et je sais qu'il avait apprécié mon à-propos et ma façon particulière de faire un noeud de chaise ! Mais je ne peux pas dire qu'il ait influencé mon appétit de course car je n'avais pas encore vraiment l'esprit de compétition, juste un grand plaisir à naviguer. C'est venu plus tard avec des bateaux toujours plus grands, plus sophistiqués et plus rapides.

Vous avez créé Mer agitée, l'écurie de la course au large en 1999, chez vous dans la Vallée des fous. Pourquoi choisir ce lieu ?

Avant le grand pôle c'était la Trinité-sur-mer... Ici, nous sommes loin de tout mais nous n’avons jamais eu peur d'écrire des pages blanches. C'était une vasière avant de devenir un port de plaisance. Le plan d'eau est bien protégé par l'archipel des Glénans et ouvert sur l'océan. Mon père y a créé un chantier d'hivernage de bateaux juste après-guerre, il a été pionnier de l'école de voile des Glénans. Nous n’avons pas eu besoin des autres.  C'est le bon sens marin qui nous guide et l’envie. C'est une sorte d'autodétermination de s'implanter ici : ce droit d'un peuple de mer à disposer de lui-même !

Vous semblez autant passionné par la R&D et l'innovation que par les projets sportifs. Rien ne vous échappe ?

Depuis mon enfance, je vois comment sont faits les bateaux, je mesure l’impact de la conception sur la performance d'un navire. Mon frère Hubert a créé le chantier CDK avec Jean Le Cam derrière chez mes parents, tous les bateaux de Kersauson sont sortis de là, tous les prototypes de la Course au large.

C'est par la R&D que j'en suis arrivé là, cela m’a toujours passionné. Cela m’a semblé logique de créer le bureau d’études Mer Forte, le pendant de Mer agitée. Cela m'amuse de discuter avec les ingénieurs pour concevoir le bateau qu'on va ensuite construire et piloter.

Qu'attendez-vous des navigateurs que vous entraînez ? Vous êtes surnommé Le Professeur, que souhaitez-vous leur transmettre ?

La règle numéro un c'est d'accepter de faire mal des choses au début et de se prendre les pieds dans le tapis. Ensuite qu'ils se fassent plaisir, sinon ils n'y arriveront pas. Il doivent aussi savoir pourquoi ils y vont.

J’aime les marins qui ne sont pas des sportifs purs, qui ont un message et cherchent des expériences humaines. Dans ce Vendée Globe, je coache notamment Eric Bellion sur Comme un seul homme, il porte un appel pour valoriser la différence, notamment le handicap. Il y a aussi Fabrice Amédéo, un journaliste, qui raconte l'envers du décor (www.reportersdularge.com). J'observe beaucoup Alex Thomson, il se démarque, il s'éclate !

Aucune femme n'a pris le départ du Vendée Globe cette fois, qu'en pensez-vous?

Oui c'est dommage. En huit éditions pourtant, sept femmes ont couru le Vendée Globe. Elles ont leur place dans la course au large, il n’y a pas de barrière physique. Cette fois, Samantha Davies a laissé passer son tour au profit de son compagnon Romain Attanasio.

Il faudra sans doute forcer un peu les choses. Les organisateurs de la Volvo Ocean Race ont décidé de limiter à sept le nombre d'hommes dans les équipages pour la prochaine édition. Ils auront pratiquement l'obligation d'embarquer au moins une femme.

Je crois qu'il faut agir aussi dès l'enfance et développer davantage la voile scolaire pour la rendre plus accessible aux filles.

Quels sont vos meilleurs moments sur l'eau? Quel type de mer aimez-vous? Quels endroits du monde?

Je suis heureux dans le gros temps, la pétole me stresse. Les grands moments sont souvent les plus simples : voir l'horizon, être face à un lever ou à un coucher de soleil. J'aime naviguer en solitaire et en équipage. J'ai vu des très beaux endroits du monde mais je ne me lasse pas de la couleur de l'eau aux Glénans.

A quoi ressemble votre vie à terre ? Etes-vous impliqué dans la vie sociale et citoyenne ?

Je ne suis pas investi dans une cause particulière, je suis citoyen tout court en triant mes déchets, en faisant la chasse au gaspi. J'aime pouvoir manger une pomme sans pesticide, couper du bois, ramasser des châtaignes en forêt.

Un bateau ce n’est pas vraiment écolo en réalité, c'est de la fibre de carbone, ça vient du pétrole...  Je me souviens qu'on se foutait de moi quand je ramenais mes poubelles du bord. Aujourd'hui, c'est devenu obligatoire.

Quels sont vos projets désormais ?

J'ai 51 ans, pour un sportif c'est vieux ! Je ne vais plus passer 190 jours par an sur l'eau. Cela fait du bien de dormir plus souvent dans son lit à la maison ! Actuellement, je m'investis beaucoup dans Mer forte avec les ingénieurs. On travaille sur la conception des meilleurs systèmes de commandes possibles et les foils du catamaran de Franck Cammas (Groupama) qui va courir dans la Coupe de l'America cette année. C'est excitant !

Je suis également consultant médiatique pour BFM et RMC. Cela consiste à expliquer simplement ce qu’il se passe en mer à des gens qui sont à des années lumières de ça. Cet hiver, avec les records et le Vendée Globe, il y a de quoi !

 

Au panthéon de la voile

En monocoque, multicoque, petit ou grand bateau, en régate entre trois bouées ou autour du monde, Michel Desjoyeaux s’est forgé un palmarès unique dans le monde de la voile.

Spécialiste du solitaire, il est le seul marin à avoir gagné trois Solitaire du Figaro (1992, 1998 et 2007), deux Vendée Globe (2000-2001 et 2008-2009), la Route du Rhum (2002) et la Transat Anglaise (2004).

Il a aussi gagné en double et en équipage, la Transat AG2R 92 et la Transat Jacques Vabre 2007, le Vulcain Trophy 2011 sur le lac Léman à bord d’un Decision 35, ou encore l’European Tour en MOD 70.