Les cordes océaniques de Yann Queffélec

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Lauréat du Prix Goncourt pour Les Noces barbares (1985) et auteur du Dictionnaire amoureux de la Bretagne, Yann Queffélec dialogue quelquefois sur scène avec le piano de sa soeur Anne pour dire son amour à la mer. L'écrivain ne cesse de composer avec son ADN artistique, ses pulsions océaniques et ses racines finistériennes pour conduire sa plume vive et sensible. Rencontre à Brest, berceau de son père Henri. Là où il revient toujours...

 

Yann Queffélec Crédit © Louis Monnier

 

Quel est le sens de cette proposition musicale et littéraire En musique en mer ?

C'est une espèce d'ovni sur scène, né de manière familiale. C'est mon père qui avait commencé le premier à jouer ce rôle de diseur dans les récitals de ma soeur durant les années 80. Ce n'était pas aussi théâtral que ce que je fais là. Je joue un texte, des extraits d'auteurs choisis comme Jacques Audiberti évoquant Liszt et « la musique comme un art satanique et divin », ou Henri Queffélec sur « Saint-François de Paule marchant sur les flots. »

La partie musicale est le choix de ma soeur Anne. Je connais très bien son répertoire mais je ne l'ai pas dans les doigts comme elle. Nos sensibilités sont extrêmement proches, nous aimons ces compositeurs qui ont eu des rendez-vous importants avec la mer. Chopin c'est évident, Ravel était en état d'émerveillement à Morgat, Liszt est venu à Saint-Malo. Je suis certain que si l’on gratouille dans la vie de Mozart ou de Schubert on trouve de l'eau de mer. Elle est pour les artistes un état de réflexion intense, une invitation à la sagesse, au doute et à l'espoir. Le fil rouge entre l'écriture et la musique c'est l'océan.

Cet objet est beau, c'est un acte de transmission que ma soeur et moi avons souhaité. Il n'y a pas réellement de production pour ce spectacle que l'on joue à la demande, quelques fois par an en fonction de nos disponibilités car ma soeur court les scènes du monde avec son piano. On tenait à le jouer à Brest, parce que c'est ici que notre père est né. Je me sens de plus en plus brestois, par ma famille et parce que nous y venons depuis notre enfance. Je pourrais vivre ici.

 

Auriez-vous pu être musicien ?

Si je n'avais pas été paresseux, oui sûrement et j'aurais joué du piano. Mon premier ouvrage est d'ailleurs un essai sur Béla Bartók. Chez nous, cet instrument était au coeur de la maison, j'aimais beaucoup entendre ma mère en jouer. Ma soeur a accepté la discipline de la quotidienneté de cet exercice et le piano a répondu aussitôt, elle a été concertiste très jeune.

 

L'écriture est elle aussi une discipline exigeante. Comment la pratiquez-vous, avez-vous des rituels ?

Oui c'est un travail forcené. Ce n'est pas simplement une inspiration, l'écriture. Il y a aussi 95 % de transpiration. Il faut s'infliger des règles, un horaire, une régularité. Je travaille chaque jour à l'heure du bon écolier, vers 7 h 30 le matin. Lorsque je ne peux pas le faire, je suis frustré, cela me manque. Je sais qu'il ne faut pas laisser passer trop de temps sinon l'écriture se venge. Pour mon équilibre physiologique, j'ai besoin d'écrire tous les jours, sinon je ne suis plus un écrivain.

J'écris exclusivement au stylo Mitsubishi avec une encre gel et sur du papier chinois fabriqué par des femmes sur les berges du fleuve Amour. C'est un papier à base de mûrier et de santal ; ce support convient à mon écriture, il correspond parfaitement au rythme que je veux donner à ma phrase.

Mais je rends toujours ma copie au dernier moment ! Malheureusement pour les éditeurs.

 

Quels livres avez-vous préféré écrire ?

Tous ! Il n'y a pas un texte que je n'ai pas aimé, je me donne corps et âme à ce que j'écris. Un roman emmène l'écrivain très loin, cela devient un monde humain très riche et passionnant. On est habité physiquement par son livre, on s'attache à ses personnages comme à des êtres vivants.

 

Yann Queffélec Crédit © CHAMUSSYSIPA

 

Vous êtes un marin aguerri à la voile, élevé aux Glénans et à l'école Tabarly. Ecrivez-vous en mer ?

C'était mon premier souhait d'être un écrivain autour du monde à la voile. J'avais essayé mais j'avais du mal à me concentrer, la présence de l'océan était trop forte. La page bleue est plus puissante que la page blanche. J'ai essayé de me planquer dans un aber mais non, c'était soit l'un soit l'autre. L'écrivain l'a emporté sur le marin alors que physiquement je ne suis jamais aussi à l'aise que lorsque j'ai le pont d'un bateau sous les pieds. Je navigue encore un peu mais sur les bateaux des autres, j'ai la chance d'avoir des amis marins qui m'emmènent avec eux. Cet été, j'ai navigué sur un “Mylne”, c'est aussi beau qu'un "William Fife". Je ne suis pas un navigateur solitaire, j'aime avoir un ami, un équipier, avec qui partager la beauté et la force des moments en mer. Quelqu'un qu'on n'a pas envie de passer par-dessus bord !!!

Je n'ai plus de bateau, je songe encore à acquérir le dix-septième. C'est un rêve insensé auquel je ne renonce pas. Ce serait un voilier, tel le Swann 44, je le baserais à Brest.

 

Vous avez aussi un grand amour déclaré à la Bretagne. Quels mots manquent-ils à votre dictionnaire amoureux ?

Aucun. Pour ce livre j'ai laissé parler ma subjectivité, j'ai balancé mon cri d'amour et puis j'ai fragmenté le Kouign Amann. C'est très amusant d'écrire sur une sensibilité aussi vive. On peut toujours dire des clichés mais dès que l'on commence à s'intéresser aux choses en Bretagne, on s'aperçoit qu'il y a de l'histoire derrière, du sens et une force. Ses marques identitaires sont très fortes, des valeurs humaines font sa spécificité et sont de plus en plus enviées aujourd'hui. Les bretons ont un côté irrationnel qui les distinguent du modèle jacobin. Ils sont toujours un peu barrés.

 

Quels sont vos endroits intimes en Bretagne ?

Ma première intimité c'est l'aber Ildut, mon enfance, la maison de mes grands-parents maternels. C'est aussi Brest, la famille Queffélec était établie en bas de la rue de Siam. J'ai connu cette ville après la guerre, c'était comme une ville-jouet toute en bois et très joyeuse malgré sa destruction massive. Les îles étaient aussi mon jardin, j'y allais avec un cap-hornier de Melon, sur sa barque en bois dotée d’un petit moteur 5.7. Sa femme m'emmenait à la pêche aux cailloux lorsque mon père partait à la crevette. Je connais des endroits étrille par étrille, je devais remettre chaque rocher en place car c'est tout un écosystème à préserver. L'archipel de Molène est magnifique : Litiry, Bannec, Balanec et une tendresse particulière pour Quéménès. Je connais une très belle histoire d'un bagnard emprisonné sur cette île et amoureux d'une aveugle dans mon aber. Un roman ne pourrait pas la magnifier plus qu'elle ne l'est dans le réel.

 

Sur son papier chinois

Romans

  • Disparue dans la nuit. Grasset, 1994.
  • Happy Birthday Sara. Grasset, 1996.
  • Ma première femme. Fayard, 2005. 
  • Le Plus heureux des hommes. Fayard, 2007. 
  • Les sables de Jubaland. Plon, 2010. 
  • Le piano de ma mère. L'Archipel, 2010. 
  • Dictionnaire amoureux de la Bretagne. Plon, 2013. 
  • L'homme de ma vie. Guérin, 2015. 

 

Autres ouvrages

  • Biographie de Béla Bartók. Mazarine, 1981. 
  • Le poisson qui renifle. Livre pour enfants, Nathan, 1994. 
  • Le pingouin mégalomane. Livre pour enfants, Nathan, 1994.
  • Tabarly. L'Archipel, 2008. 
  • Adieu Bugaled Breizh. Le Rocher, 2009. 

 

Distinctions et récompenses

  • Les Noces barbares. Paris, Prix Goncourt 1985, Gallimard, 1985.